Rencontre avec Rebecca Benhamou autour de son livre dédié à la sculptrice Chana Orloff

Rebecca B

Crédit photo :   © Charlotte de Rosnay

Rebecca Benhamou signe un très beau premier récit biographique, « L’horizon a pour elle dénoué sa ceinture » aux éditions Fayard. Ce livre retrace le plus fidèlement possible la vie de l’artiste Chana Orloff. Née en Ukraine, puis installée avec sa famille en Palestine pour fuir les pogroms, elle décidera, à seulement 22 ans, de s’installer seule à Paris pour accomplir son destin. Elle connaîtra la gloire au vingtième siècle mais aussi la violence des deux guerres mondiales. La vie de Chana Orloff est passionnante et le style de Rebecca Benhamou très fluide. J’ai voulu comprendre le parcours de cette jeune auteure et les raisons qui l’ont poussée à écrire ce texte inspiré et inspirant.

 Pouvez-vous présenter votre parcours ?

A 17 ans, après avoir eu mon Bac, je suis partie à Londres pour suivre des études européennes, avec un mélange de littérature, d’histoire et de sciences politiques. En Master j’ai suivi les cours de la London School of Economics en me spécialisant en géopolitique. J’ai vécu ainsi sept ans à Londres.

Je suis partie ensuite m’installer une année à Tel Aviv. Lorsque je suis rentrée en France j’ai écrit un livre de voyage comprenant un ensemble d’anecdotes historiques, culturelles et architecturales sur cette ville israélienne. A partir de 150 - 200 mots, ce « Dictionnaire Insolite » offre des entrées originales sur la ville.

Livre TLV

Ecrire est vraiment mon rêve d’enfant. J’ai toujours énormément lu et j’ai une telle estime pour les écrivains que je n’osais pas me lancer. Cela s’est donc réalisé progressivement. Etant de nature très curieuse j’ai commencé par le journalisme il y a dix ans.

Puis j’ai assisté à quelques ateliers d’écriture en Grande-Bretagne, où il y a un rapport à l’écriture très décomplexé, ce qui m’a aidée. De retour en France, c’est mon travail dans l’édition et le contact avec les auteurs qui m’ont beaucoup appris. La lecture m’a également permis de me lancer. Je suis inspirée par des auteurs comme Romain Gary, Paul Eluard ou, plus récemment Amin Maalouf et son très beau roman, « Les désorientés ». Je lis aussi beaucoup de poésie, notamment celle de l’académicien François Cheng.

Comment en êtes-vous venue à écrire ce livre ?

J’ai d’abord connu Chana Orloff à travers son atelier, que j’ai visité suite aux conseils de ma mère. J’ai eu un coup de coeur absolu pour cet atelier, très sobre. C’est un lieu très épuré qui contient malgré tout quelques 200 œuvres. La visite guidée était alors menée par les petits-enfants de Chana Orloff. Je suis ainsi rentrée directement dans l’intime. Ils parlaient de leur grand-mère au moment où je perdais la mienne et quelque chose s’est produit ce jour-là. En rentrant chez moi j’ai fait des recherches sur la sculptrice et, quelques semaines plus tard, j’ai proposé à ses petits-enfants d’écrire un livre. L’idée de transmission m’a très fortement guidée. J’avais très envie d’écrire un portrait de femme qui aurait des qualités qui me sont familières : la force et la résilience notamment.

Ce qui est très intéressant dans le parcours de Chana Orloff c’est que pendant toute sa jeunesse elle a cherché à s’émanciper de son héritage familial pour conquérir sa liberté en tant que femme et artiste. Mais son œuvre tourne autour de la grossesse et la maternité, alors qu’elle était fille et petite-fille de sage-femme ! Même si on quitte géographiquement les siens on ne peut totalement se départir de ce qu’ils nous ont transmis.

Comment s’est déroulée l’écriture du livre ?

Ecrire un récit biographique est un exercice particulièrement difficile. Cela nécessite un long travail d’enquête. La liberté de l’auteur est restreinte car il doit s’attacher aux faits. Quatre années m’ont été nécessaires pour écrire ce livre.

Je souhaitais qu’il soit le plus fidèle possible à la vie de la sculptrice, avec le souci d’être crédible non seulement par rapport à sa personne mais aussi envers ses proches. J’ai construit avec eux une relation de confiance. Ils m’ont raconté leurs histoires de famille, nous avons voyagé ensemble. Nous avons été voir la nièce de Chana Orloff qui vit dans un kibboutz près de Gaza. Ils faisaient la traduction. Il y a donc des liens qui se sont créés.

Comment expliquer que cette grande artiste ne soit pas du tout connue du grand-public ?

Elle était extrêmement connue au vingtième siècle puis elle est tombée dans l’oubli, ce qui est vertigineux. Elle a suivi une trajectoire inverse à celle de certains de ses des amis artistes qui ont connu des notoriétés fulgurantes après leur mort.

Je pense qu’il y a plusieurs raisons à cela. D’abord elle n’a jamais voulu avoir d’élève donc elle n’a jamais été elle-même dans la transmission. Ce qui est assez curieux car elle était obsédée par cette idée.

Ensuite, c’était une personne très pudique qui n’exposait pas sa vie privée et rechignait à parler d’elle. J’ai eu accès à la traduction des notes en hébreu de la critique d’art isréalienne, Rivka katznelson, qui avait commencé une biographie du vivant de l’artiste. Il y avait de nombreuses annotations telles que « c’est trop personnel » « ça n’intéresse personne ».

Enfin le fait qu’elle soit une femme a peut-être joué. Si on prend l’exemple de Camille Claudel, sans les biographies qui lui ont été consacrées, notamment celle de Dominique Bona, elle ne serait pas une artiste connue. Il y a désormais une réelle volonté de faire sortir de l’oubli des femmes artistes qui ont marqué l’histoire de l’art du 20ème siècle. Ce mouvement est en plein essor.

Le titre du livre est magnifique et très imagé

Il est extrait d’un poème de Paul Eluard « La grande maison inhabitable », dans le recueil « Capitale de la douleur ».

Lorsque je travaille j’adore lire de la poésie. Je suis donc tombée sur ce poème, écrit au début du siècle dernier. J’ai gardé cette phrase en tête car elle m’a fait penser à Chana Orloff : elle évoque la liberté, la sensualité.

J’aimais bien l’idée de l’ouverture du champ des possibles pour une femme et en l’occurrence pour une artiste !

Photo Livre Rebecca B

Pour aller plus loin :

Une visite de l’atelier de Chana Orloff s’impose pour mieux comprendre l’artiste. Cet atelier se trouve à proximité du parc Montsouris et la visite pourra donc être l’occasion d’une belle balade. Mais attention, pensez à réserver avant de vous déplacer.