Bien-être au travail : et si vous deveniez slasheur ?

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Ce terme, qui fait référence au signe typographique de la barre oblique ("slash" en anglais) sur le clavier d’ordinateur, désigne une personne qui cumule plusieurs activités professionnelles. Les slasheurs seraient 4,5 millions de personnes en France, soit 16% de la population active, ce qui est loin d’être anecdotique !

Cumuler les petits boulots par nécessité économique n’est malheureusement pas nouveau. En revanche, aujourd'hui de plus en plus le font par choix et envie.

Avez-vous vu cette pub pour une banque en ligne, filiale d’un grand groupe bancaire français ? On y voit un(e) jeune femme/homme enchainer les activités  professionnelles et la banque assure qu’elle peut accompagner toutes les vies de ces hyperactifs. Si les grands établissements bancaires eux-mêmes se mettent à considérer sérieusement ces jeunes actifs multi-fonctions pour répondre à leurs besoins, alors on peut mesurer à quel point on assiste à une vraie tendance de fond : les salsheurs ne constituent plus un épiphénomène !

D’après les spécialistes, on assiste à un désir croissant de liberté dans le monde du travail. Les trentenaires, qui remettent en cause nos schémas traditionnels basés sur « métro, boulot, dodo », sont davantage tentés mais pas que…

Dans son livre « Travail, la soif de liberté », l’expert du monde du travail Denis Pennel, décrypte bien cette tendance de fond. A l’heure de la fin du plein emploi et de la précarité, il est temps de passer à un nouveau contrat social, qui permette l’épanouissement professionnel tout en assurant une certaine sécurité. Il prône la naissance du « libertariat » qui permettra à tous ceux qui le souhaitent de travailler sous des formes multiples.

Le monde du travail génère parfois du mal-être: surcharge de travail, excès de stress, désintérêt, perte de sens…parfois même jusqu’au burn-out. Exercer plusieurs activités selon ses envies, s’autoriser à franchir le cap, permet de retrouver de l’énergie, de l’audace et de l’intérêt !

Finalement slasher revient à développer sa polyvalence, exploiter sa créativité.

Avec la montée en puissance de l’intelligence artificielle, les « soft skills » sont souvent évoquées comme moyens d’affronter cette grande mutation. Elles correspondent à des compétences transversales, telles que la créativité, la communication, l’esprit d’entreprendre, … 

Les "soft skills" vont être de plus en plus valorisées dans les entreprises. Si les tâches répétitives et pénibles vont être confiées aux robots, l’adaptabilité ou la capacité à collaborer et communiquer seront des compétences recherchées de façon croissante par les recruteurs. Ces mutations sont déjà visibles dans les programmes des écoles de management, où les élèves collaborent de plus en plus avec des étudiants ingénieurs ou des étudiants en multimédia par exemple.

Or la curiosité, l'adaptabilité en particulier sont souvent très développées chez le slasher. Ce dernier, très curieux, peut être assimilé à un « serial learner », avide de nouvelles connaissances. Il sait s’adapter aux nouvelles missions qu’il entreprend en se formant sur un sujet ou un domaine qu'il ne maîtrisait pas auparavant. Le slasher serait donc parfaitement adapté à un monde professionnel soumis à de profonds changements.

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Slasher : faits et chiffres

Selon l'INSEE, les travailleurs qui cumulent plusieurs emplois étaient un peu plus de deux millions en 2017. Néanmoins ce chiffre ne correspond qu’au nombre de personnes salariées et non salariées. Pas à celles qui cumulent les différents statuts.

Le chiffre le plus représentatif est tiré d’une étude publiée en octobre 2015, à l’occasion du Salon des microentreprises, les slasheurs seraient plus de 4,5 millions en France (16% des actifs). Les nouvelles technologies de l’information et de la communication ainsi que la création du statut d’autoentrepreneur, en 2008,  ont facilité le développement des activités professionnelles parallèles.

Courant novembre, les résultats d’un sondage réalisé par le site Meteojob, basé sur un échantillon de 130.000 internautes représentatifs de la population active française, ont souligné que près d’un sondé sur deux envisagerait d’exercer plusieurs fonctions à la fois. Et 92% des répondants seraient prêts, s’ils en avaient la possibilité, à exercer différents métiers au cours de leur carrière.

Les slasheurs n’ont encore aucun statut reconnu en France. Ils ne bénéficient pas de structure, ni d’organisations à travers lesquelles ils pourraient être représentés, se former, ou connaître leurs droits.

Quelques sites internet (comme slasheurs.fr), fournissent des informations intéressantes sur le plan administratif, ou donnent même des idées de personnes à contacter pour en savoir plus sur le statut de slasheurs.

Il est important de miser sur son réseau pour être à l’écoute de tout ce qui peut se révéler porteur d’informations. Lorsqu’on devient un pluriactif assumé cest très efficace !

Marielle Barbe, la slasheuse décomplexée !

A travers un entretien Marielle Barbe, auteur du livre « Profession Slasheur », nous livre ses réflexions sur les slasheurs. Elle a été l’une des premières à se déclarer slasheuse, il y a cinq ans sur le réseau professionnel LinkedIn. Elle est, entre autres, et de façon successive ou concomitante, coach, formatrice, conférencière, consultante, auteur…

Marielle Barbe                                                  © Vincent Nageotte / My Little Paris 

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre parcours de slasheuse ?

Avant d’avoir la révélation, il y a 6 ans, grâce à la lecture d’un article, je ne savais pas que j’étais slasheuse. J’ai toujours été très curieuse et je me suis toujours investie dans de nombreuses activités : dans le domaine culturel, associatif. Parallèlement je m’étais formée au développement personnel. J’ai donc toujours mené plusieurs activités en parallèle même lorsque j’ai été, pendant 10 ans, salariée au Conseil Général de Seine Saint Denis.

Un slasheur m’a récemment fait prendre conscience que j’avais besoin d’avoir des activités différentes qui font appel à la fois à la tête, (à travers les concepts, l’émulation d’équipes) au cœur (par l’intuition, la créativité) et au corps (grâce aux massages, à la voix, au souffle). Cela correspond à des ingrédients indispensables à mon épanouissement.

Aujourd’hui, étonnamment alors que je défends le droit à la non-expertise,  avec mon livre je deviens la spécialiste des slasheurs. Dans mon activité de coaching, les personnes qui viennent me voir ont envie d’être aidées sur leur parcours. Je réalise également des formations au sein des entreprises et des master-class sur le sujet de l’hybridation des compétences.

En vous référant à votre expérience personnelle, comment fait-on pour s’accepter en tant que slasher ?

Au départ c’était très inconfortable pour moi : étant autodidacte, j’étais dans un sentiment d’illégitimité extrême. Mais j’ai toujours travaillé sur moi-même et je me suis faite aider. J’ai ainsi pu bénéficier d’un regard extérieur.

Je suis toujours étonnée de constater que la plupart des personnes n’ont absolument pas conscience de leurs talents. Malheureusement nous avons un système scolaire en France qui ne valorise pas suffisamment les qualités et personnalités singulières des élèves. Parfois, à l’issue d’une seule séance  de coaching, certains vont détenir les clés pour libérer tout leur potentiel.

La précarité est l’obstacle qui est le plus souvent évoqué concernant les slahers. Comment y faire face ?

Aujourd’hui tout le monde est confronté à la précarité, même les salariés car personne n’est à l’abri d’un licenciement. Nous n’avons plus la même sécurité de l’emploi que nos parents. Bien au contraire slasher peut nous permettre de rebondir professionnellement et de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Dans mon livre j’évoque le cas de Véronique, journaliste, qui a été licenciée d’un grand groupe de presse à plus de 50 ans. Heureusement elle avait développé auparavant une autre corde à son arc : la décoration qu’elle avait pratiquée pour des amis gracieusement. Elle a pu développer cette activité notamment grâce aux  réseaux sociaux.

Certains choisissent d’être salariés à mi-temps pour exercer leurs passions avec davantage de sécurité financière. Ainsi un autre slasheur cité dans mon livre, Antoine, papa de trois enfants, a choisi d’avoir le matin très tôt un emploi salarié de postier pour s’assurer une base de sécurité. En fin de matinée il se consacre à sa passion d’ingénieur du son. Par plaisir de transmettre et par amour des maths, il donne également des cours particuliers le mercredi.

Chaque cas est particulier et il est essentiel d’analyser sa situation au préalable. Au début on peut commencer par le statut d’auto-entrepreneur quand on est salarié. Le portage salarial présente également certains avantages. Quand l’activité prend vraiment de l’ampleur recourir à un expert-comptable permettra de trouver le statut adapté. En France il n’y a aucun statut idéal pour les slasheurs. Certains slasheurs cumulent quatre statuts différents.

Livre Profession Slasheur

Pensez-vous qu’un réel mouvement de fonds se développe en France ?
Oui, absolument. Je pense avoir été une des premières à écrire que j’étais slasheuse, il y a 5 ans, sur mon profil LinkedIn. Aujourd’hui il y a plusieurs centaines de slasheurs et slasheuses en France qui se définissent ainsi sur ce réseau. Le sujet est de plus en plus abordé et davantage de personnes s’autorisent à en parler. Le regard sur les slasheurs change complètement.

A partir du moment où la sécurité du travail n’est plus garantie, et donc plus le Graal, les aspirations changent. C’est pour cela qu’il est important que chacun fasse évoluer le regard qu’il porte sur sa pluri-activité. Je vois beaucoup de jeunes qui ont fait de grandes études mais qui préfèrent prendre des petits boulots pour pouvoir gérer leur temps et s’épanouir pleinement grâce à des activités qui les passionnent.

Il est également urgent en France que l’école et le monde de l’entreprise s’adaptent. L’OCDE annonce que les moins de 30 ans exerceront 13 métiers  en moyenne au cours de leur vie. Or notre système encourage encore trop l’expertise. L’école ne développe pas suffisamment les intelligences multiples (telles que les a défini Howard Gardner*), les talents et la singularité. Quant aux entreprises, elles aussi, ne sont plus suffisamment en adéquation avec les aspirations de leurs collaborateurs dans un monde où chacun peut rapidement acquérir de nouvelles connaissances. La fiche de poste, selon moi est aujourd’hui complètement dépassée. Elle corsette les talents, bride les compétences et ne permet pas aux salariés d’évoluer au même rythme que leurs aspirations.

Pour accompagner les évolutions exponentielles en cours, l’entreprise, les pouvoirs publics, l’éducation nationale n’auront d’autre choix que de se ré-inventer, de s’adapter de manière à permettre à chacun de déployer pleinement ses talents et potentiels. Tout le monde y gagnerait, tant en terme épanouissement que d’efficacité et de performance.

 *Le psychologue du développement américain Howard Gardner est notamment à l’origine de la théorie des intelligences multiples (IM).  Persuadé que les individus disposent d’une palette de compétences diverses pour résoudre des problématiques, Garner a identifié neuf types d’intelligences, chacune plus ou moins développées chez les individus : linguistique, logico-mathématique, spatiale, intra-personnelle, interpersonnelle, corporelle-kinesthésique, musicale, naturaliste, existentielle.

Pour aller plus loin

Je vous conseille, bien-sûr, le livre de Marielle Barbe, bourré d’astuces et de conseils. «  Profession Slasheur » aux Editions Marabout-2017. L'auteur nous fournit les clés du statut de slasheur. Avec sa casquette de coach, elle donne accès à quelques exercices permettant de mieux se connaître pour mettre notamment en lumière ses talents et ses valeurs. Son livre apporte une vision très concrète de ce statut en fournissant les profils de 21 d’entre eux. On constate que la tranche d’âge de ces hommes et femmes est très large, et qu’ils exercent des professions très variées.

Un autre livre est très intéressant sur le sujet. « Travail, la soif de liberté » (Editions Eyrolles- 2017) décrypte les changements profonds sur le marché du travail. L’auteur, Denis Pennel est un professionnel reconnu des ressources humaines et un expert du monde du travail. Il nous livre sa vision d’un futur monde du travail où la liberté sera le mot-clé. Très utile, ce livre ouvre de nouveaux horizons et incite à une réelle réflexion.

Livre "La soif de liberté"