« Eugenia » : un livre captivant et la découverte d’un auteur

Eugenia

Cette histoire d’amour, qui se déroule en Roumanie, entre l’héroïne, Eugenia, et l’artiste juif Mihail Sebastian, entre 1935 et 1945, nous bouleverse et nous tient en haleine. Dès les premières pages du livre nous connaissons le funeste sort du pauvre Mihail mais on est pourtant happé par cette histoire romanesque.

L’action se déroule en Roumanie, entre la ville universitaire de Jassy (où se trouve la famille d’Eugenia) et Bucarest.

Les juifs sont quotidiennement molestés et la famille d’Eugenia elle-même, pense que «les juifs sont des êtres à part dont la vie n'a pas le même prix que celle des Roumains chrétiens ». Cette idée est puissamment ancrée dans les mentalités roumaines. L’héroïne va prendre brutalement conscience de cette réalité du lorsqu’elle verra sous ses yeux un auteur juif, Mihael Sebastian, invité par son professeur de littérature, roué de coup au sein même de l’université.

Eugenia qui voue une admiration totale à ce professeur, Mme Costinas, va l’aider à prendre soin de Mikaël après cette attaque et ressortira profondément transformée de cette expérience. A partir de là sa vie entière va changer : ses relations au sein de sa famille (notamment avec son frère aîné qui fera partie des dignitaires prônant l’élimination des juifs), sa vie amoureuse (elle va devenir la maîtresse de l’écrivain) et sa vie professionnelle. Ainsi dans son travail de journaliste elle aura à cœur de dénoncer les crimes commis contre les juifs, et notamment les massacres de l’été1941, assimilés au terrible pogrom de 1919 en Roumanie.

Portée historique

Les liens forts entre la Roumanie et la France sont très bien décrits : on comprend l’attachement de la Roumanie pour la France, suite à la première guerre mondiale et à l’action de Clémenceau qui a soutenu son intégrité territoriale.

Le livre, très bien documenté, a un caractère très réaliste car un certain nombre de personnages cités (Mircea EliadeEmil CioranEugène Ionesco , Curzio Malaparte ou Antoine Bibesco) ont réellement existé. Cela le rend encore plus bouleversant. L'écrivain roumain et juif Mihail Sebastian est, lui-même, un personnage réel.

Toutes les étapes de la seconde guerre mondiale, notamment la conquête de territoires progressives par Hitler est bien décrite (le Danemark, la Finlande, la Pologne…). Des détails très précis sont donnés sur la guerre et la situation en Roumanie. On comprend comment ce pays a attiré les convoitises de l’Allemagne nazie mais aussi de la Russie. En plus de son côté romanesque, ce livre est donc très instructif sur un pays qu’on connait peu. C’est ce qui fait également la force de cet ouvrage : l’auteur a fait un vrai travail de recherche.

A travers son héroïne, l’auteur se plonge dans la tête et le cœur des hommes pour comprendre comment on peut devenir un assassin du jour au lendemain en tuant son voisin. Le souci d’Eugenia de comprendre la haine des juifs au sein de son pays se heurtera au silence et à la volonté d’oublier.

Pour Lionel Duroy, Eugenia incarne l’éveil de la conscience, dans une période de guerre. C’est un être de convictions, alors que des écrivains et intellectuels célèbres, tels que Cioran, clairement antisémites, ont modifié leur œuvre après la guerre pour coller à l’air du temps.

Le processus de création

Certains passages du livre sont tirés de l’œuvre de Mihail Sebastian. On perçoit comment le processus d’écriture est douloureux pour cet auteur tourmenté. Il vit une passion avec une actrice, Leny, qui lui est infidèle. A travers lui c’est un peu le sort des juifs pendant la seconde guerre mondiale qui est décrit : si les plus chanceux d’entre eux n’ont pas été tués, ils n’ont fait que survivre en se cachant et en étant dans la peur constante de se faire arrêter.

Un passage très intéressant oppose Eugenia à son amant quand elle affirme ne pas comprendre sa passivité et la raison pour laquelle il ne s’engage pas dans la résistance. Mais on voit bien à la différence de tempérament entre les deux protagonistes : elle volontaire, courageuse et lui plus mélancolique, éternel insatisfait.

Une héroïne très attachante

Très amoureuse de l’écrivain renommé, Eugenia n’est pourtant pas naïve et elle est même pragmatique. On voit comment elle utilise Leny (dont est follement amoureux son amant) pour se rapprocher de son grand amour.

Son courage, lorsqu’elle coupe les liens avec sa famille, la rend également très attachante. Et son entrée dans la résistance souligne encore davantage sa détermination et son courage.

Toutes ces qualités font qu’on suit avec passion ses aventures.

« Eugenia » marque une rupture dans l’œuvre de Lionel Duroy

Ce très beau livre m’a vraiment donné envie de mieux connaître cet auteur, que je ne connaissais pas, et de m’intéresser à lui. J’ai découvert qu’il avait un passé plutôt tourmenté : né en 1949, il vient d’une famille nombreuse, noble mais désargentée. Il a beaucoup écrit sur cette famille, et notamment sur sa mère, dans ses précédents romans. J’ai lu « Colères », écrit en 2011, et qui s’apparente à une autobiographie.

Avec « Eugenia » il s’éloigne de l’autobiographie pour se tourner vers le roman. Dans une interview pour un journal belge, l’auteur a indiqué qu’il avait lu, il y a de nombreuses années, « Kaputt », de l’écrivain italien Malaparte. Ce livre l’avait marqué, notamment un chapitre intitulé « Les chiens de Jassy », dans lequel il raconte le pogrom développé dans son roman « Eugenia ».

La différence de style entre « Colères » et « Eugenia » est telle qu’elle révèle le grand talent de Lionel Duroy : il sait se transformer et se renouveler en fonction des thèmes proposés. Le style est délié, fluide dans « Eugenia » alors que dans « Colères » le style est plus sec. Dans « Eugenia » une grande sensibilité affleure tout au long du livre, qui aurait pu être écrit par une femme car Lionel Duroy a parfaitement décrit les tourments d’une amoureuse.  « Colères » montre, lui, les errements d’un auteur en proie au doute. C’est sur ce point que les deux livres se rejoignent : Lionel Duroy transmet avec talent au lecteur les difficultés liées à la création littéraire. On comprend comment un auteur s’approprie sa vie pour en faire une œuvre. Mais aussi comment son œuvre peut avoir des répercussions sur sa propre vie et la famille qu’il a créée.